29/01/2009

[Phylactère] - Interviews

Un petit billet pour signaler que j'ai été heureux de répondre à l'interviews d'Ebène qui a intelligemment créé sur son blog une section [Phylactère] basé sur la rencontre avec les professionnels de l'industrie du jeu vidéo. Merci à elle pour cette belle initiative.

Déjà de nombreux billets très intéressants comme ceux de mes amis Christophe Kohler ou Guillaume Descamps. Foncez :)

La mienne ici : http://fenntasy.com/wanuts/ebene/index.php?2009/01/29/225--phylactere-interview-de-benoit-ferriere-aka-mirof-gerant-directeur-artistique-d-une-societe-de-jeu-video

Copie de l'interviews :

Ebe : Bonjour, merci de nous accorder ces quelques pensées !

Bonjour ! Merci à toi pour ce concept surtout, j'ai été très heureux de pouvoir lire les interviews des autres.


Ebe : Qui es-tu ?

Je m'appelle Benoit FERRIERE aka Mirof, je me présente généralement en tant que Gérant / Directeur artistique d'une société de jeu vidéo. J'ai d'abord commencé dans l'industrie en tant qu''illustrateur environment artist sur un RPG Xbox (2001) et graphiste H.U.D. Après avoir commencé dans le monde du travail en tant que Webdesigner/Graphiste print, le métier de l'interface était vraiment adapté.

Puis je suis, par la suite, passé par les différentes casquettes de game designer, graphiste 3D, producer et chef de projet. Ce qui m'a permis de mieux comprendre le pipeline de production complet du jeu vidéo (le rapport avec les éditeurs aussi...) et ainsi d'être à même de monter mon propre studio. J'ai par contre abandonné la programmation et la musique... j'ai autant de qualité la dedans que le capitaine crochet au volley-ball...

A côté, Je suis senior artist 2D/3D Freeelance (principalement en tant qu'environment artist, ma principale passion).


Ebe : En quoi consiste ton métier ?

En tant que gérant / D.A je mixe entre 20% de démarchage (clients pour la sous-traitance, éditeur pour les financements, etc.) et 80% de production.

Le démarchage consiste principalement à développer un beau Book (projets, références, clients prestigieux), à rencontrer une tonne de personnes autour d'un café ou au téléphone et leur prouver que vous êtes pour eux la meilleurs solution sur tous les plans. Puis ensuite d'attendre, entre 2 jours et 2 ans, des retours. Pour résumer il faut : aimer boire 50 fois par jour, adorer téléphoner, être sociable, avoir un bon book, maîtriser son sujet sur le bout des doigts et être patient. Ce n'est pas toujours facile, ni plaisant. Et 90% du temps qu'on y consacre ne sert à rien à court terme. Mais les rencontres avec les autres professionnels, studios, certains éditeurs, etc. peuvent être réellement enrichissantes.

Le plus intéressant c'est bien sur les 80% de production.
La direction artistique est un domaine merveilleux. C'est à vous de définir le rendu, le style, l'univers, l'ambiance, le dynamisme, les compositions, les mises en scènes, ... Bien sûr il existe une petite nuance, mais elle s'atténue très largement grâce aux nouvelles technologies de logiciels et de plate formes, ainsi que par l'expérience qui permet de prendre en compte instinctivement ce genre de points. Cette nuance c'est l'optimisation selon le support. Car le « principal » s'est bien que ça marche ! Bien avant que ce soit beau !

Et ceci n'est pas réservé au jeu vidéo. Que vous soyez D.A dans le Web, le dessin animé, le print ou autre, votre principal problème s'est de constamment prendre en compte le support qui servira de diffuseur à votre projet. Et la difficulté est augmentée quand il s'agit d'une licence multisupports ! Cela peut devenir très frustrant en terme de créativité. Mais à contrario, jongler à partir de cet état de fait peut être captivant par moment.

Pour vous donner un petit exemple de ma journée type je dirais :

- Je m'installe à côté de ma moitié (ceux qui pensent que travailler en couple est mauvais pour le travail et le couple, je répondrais que c'est « la classe », c'est tout).
- Check de mes mails, de ma todolist, de mon courrier postal et du planning.
- Petit récapitulatif de ce que chacun doit faire, quelques discussions amicales avec l'équipe et je savoure mon thé vert avec 34 sucres (car c'est meilleur !).
- Je branche mon casque, je me choisis un album sur Deezer (ce matin c'était Eagle-eye-cherry / Living in the present future) et je prend mon stylet.
- Ensuite je peux soit attaquer quelques speeds paintings voire des illustrations finalisées pour inventer de nouveaux univers pour nos prochains projets et cela m'occupe donc de nombreuses heures (graphiste 2D reste mon travail principal), soit travailler pas à pas avec un graphiste pour lui donner mes directives et discuter (vérifier le style, valider tel ou tel rough, demander plus de détails, corriger des points techniques tels que le rendu, la couleur, la perspective, la lumière, etc.) ou essayer de régler différents problèmes qui surviennent pendant la production.
- Je suis également le lien entre les différents graphistes et doit bien vérifier que le style est cohérent tant entres les graphistes 2D qu'entre le passage de la 2D à la 3D. Tout en vérifiant également que tout sera « portable » dans le jeu.
- Je passe d'un projet à l'autre, entre notre pôle sous-traitance et nos productions internes.
- J'allie donc travail créatif personnel et check de chaque élément produit par l'équipe. Je ne m'ennuie jamais et ai constamment de nouveaux visuels extérieurs à vérifier.
- Je change également un peu de casquette certaines journées avec du game design, du recrutement, de la formation interne ou du producing voir du web (webdesign) ou du print.
- A la fin de la journée, je vérifie que les deadlines seront bien tenues, que le planning de la semaine est en place pour tout le monde puis je rédige les checks journaliers (Emails). Ces checks servent à montrer aux clients où nous en sommes, lui prouver que nous respectons les milestones et lui faire profiter de l'avancée de son projet. J'envoi également des checks internes pour le staff afin que tout le monde puisse suivre l'avancée de nos projets.
- Je range mon stylet, je débranche mon casque , j'éteins le PC et je met ma moitié sur mes épaules (oui elle est petite) et on rentre en gambadant dans les bureaux.

Voilà, sûrement une journée banale pour tout le monde, mais c'est ce que je me plais à appeler ma way of life. J'adore vraiment et il y a intérêt que je continue à autant m'amuser chaque jour dans ce métier.

Du côté Freelance, je suis appelé pour différentes missions. Cela peut concerner la réalisation de graphismes pour un jeu vidéo (sprites, hud, background, illustration, character design, etc.) ou un travail de pré-production.

Je suis régulièrement appelé pour faire ce qu'on appelle des Fakes screenshots. C'est à dire réaliser des illustrations 2D contenant décors + personnages + FX + HUD qui font croire à un véritable screenshot 2D ou 3D. Ceci sert à deux choses, soit à illustrer un concept de gameplay pour permettre à l'équipe de visualiser le rendu définitif qu'aura le jeu, soit tout simplement pour faire vendre un projet (principalement utilisé pour les licences).



Ebe : Est ce qu'il s'agit d'une passion ?

Oui, totalement, comme j'ai pu l'expliquer précédemment, ce travail est un moteur pour moi. Chaque fois que je suis ébloui par un nouveau dessin animé, que je joue à un nouveau jeu qui me transporte, que je lis une BD ou un manga captivant, que je m'avale 500 illustrations sur le net par jour (blogs/forums/..)... je me dis que je ne pourrais rêver de meilleur métier, que moi aussi j'ai envie qu'on fasse des projets qui donneront autant d'émotions que ce que je viens de ressentir.

Chaque jour, je suis ainsi certain de ne pas m'ennuyer, tout simplement car mon travail à pour essence même l'invention. Être « créatif », cela veut dire que vous devrez quotidiennement voire fondre votre cerveau rongé par le stress (vous devrez toujours faire mieux, plus beau, plus technique, plus novateur), mais cela veut aussi dire que vous ne vous ennuierez jamais. Car vous réinventez chaque jour votre métier. Et tous les ans, de nouvelles technologies s'offrent à vous par le biais de nouveaux logiciels, de nouvelles consoles, de vos nouvelles aptitudes aussi, car vous apprenez et devenez ainsi meilleur.

Je suis boulimique de l'art graphique, autant 2D que 3D, autant l'architecture que le jeu vidéo, autant la BD que le web, autant pour un logo qu'une sculpture... Quand je me marche dans la rue j'en profite pour en apprendre plus sur la lumière, la perspective, les ambiances, tout en pensant à de nouveaux projets.

Elle me manquerait vraiment cette vie. Et j'en profite deux fois plus car ma moitié est une graphiste 2D et créative exceptionnelle fan du japon (otaku ? Haha) avec qui je peux partager cette passion pour le jeu vidéo et l'art.



Ebe : Professionnellement, quel est ton plus grand souhait ?

Imaginer et illustrer de belles et grandes licences qui transporteront le public. Inutile de vous donner des références, vous en avez tous vu.
Des jeux vidéos en premier lieu (la réunion de tous les arts) ainsi que des dessins animés/ BD/ manga/ jeux de plateaux... voilà ce que serait mon plus grand souhait professionnellement.

Sans oublier d'installer un de nos studios au Japon !



Ebe : Que dirais-tu aux gens qui rêvent de travailler dans le milieu ?

Que cette industrie peut offrir le meilleur comme le pire.
Le meilleur vous le connaissez... pour le pire, certains graphistes (mais aussi tous les autres domaines tels que les programmeurs, musiciens, GD, LD, animateurs, etc.) sont mal payés, mal considérés voire exploités. De nombreux professionnels se bradent pour signer un projet minable histoire d'entrer dans le milieu. Ou tout simplement subsister car ils ne trouvent rien et pour la plupart quittent les régions pour s'installer à Paris car il est largement plus facile de trouver du travail là bas. J'ai l'impression que ça s'arrange un peu mais je me souviens il y a 5/6 ans que pas mal de pros du jeu vidéo faisait des tonnes d'heures sup pour finir les rushs à temps sans la moindre compensation financière...

Alors ne croyez pas que cela soit normal. Ce qui est normal c'est de travailler dur, en autodidacte ou dans des formations de qualité (à bas les écoles privées pourries), assez dur pour avoir un niveau professionnel (un vrai niveau professionnel, compétitif par rapport aux autres personnes sur le marché) dans son domaine et avoir un bon background (projets, book, etc.). Apprendre aussi les ficelles de cette industrie, et comprendre au moins un peu chaque métier qui la compose. Pour ensuite aller chercher un emploi qui sera payé à son juste prix (junior, normal, senior), être respecté pour son travail, que les heures supplémentaires soit un choix rémunérés et que vous soyez payés en temps et en heure chaque mois ou à chacune de vos missions. Car dans les faits c'est comme ça, et rien ni personne ne doit vous mettre dans le crâne que c'est normal d'être un demi-esclave tout simplement parce que votre boulot vous passionne. Un métier / passion, c'est un métier élitiste. Car la passion ça met en face de vous des brutes acharnées qui adorent bosser sans relâche. Le challenge est donc dix fois plus grand, et il est normal qu'il soit donc bien payé.

Je dirais également que rencontrer du monde est important et que les CV ne servent quasiment à rien. Je me moque totalement des milliards de diplômes que le candidat aura si son travail en tant que graphiste 2D ou en tant que traducteur ou en tant que game designer est nul. La seule chose qui compte c'est que vous soyez bon et compétitif.

Ne perdez pas non plus espoir au départ, il faut forcer les professionnels et différents studios à vous connaître (mailing, stage, rencontre, salon, etc.) et prouvez vos qualités pendant longtemps avant qu'une place ne se libère.

N'hésitez pas à bouger si vous voulez quelque chose rapidement. Ou gardez espoir si vous ne voulez pas. J'ai personnellement choisi de rester à Annecy puis d'émigrer vers Ajaccio (Corse). J'étais donc loin de la capitale et je suis un autodidacte complet. Comme quoi. :)



Ebe : Comment est ce que tu crées ?

De la bonne musique, un thé, un bout de papier pour noter mes idées (ça m'aide à ne pas me bloquer sur de mauvaises pistes), un bon PC, un bon fauteuil, une Cintiq 21UX, l'émulation des autres (équipe, forums, sites, blogs) et tout est là. Le reste c'est juste du travail, de l'expérience, de l'entraînement technique mêlé avec la vie (expériences, regard, découverte, etc.) et les besoins du projet.



Ebe : Quels sont tes meilleurs outils de travail ?

Toute la suite Adobe/Macromédia (Photoshop surtout), Open office, Opera/mozilla, Msn, iPhone (pour les déplacements), Maya, Zbrush, Thunderbird, Cintiq.



Ebe : Le jeu vidéo en général, qu'est ce que ça apporte ?

Petit, vers mes 4 ans, nous avons eu un Atari. Je me souviens de magnifiques moments avec ma famille à jouer à Arkanoid, rick & dangerous, monkey island, etc...
Puis, plus tard, une Nintendo, je me souviens qu'un de mes camarades de classe venait tous les matins à 6h pour que nous jouions ensemble jusqu'à l'heure de partir à l'école. D'autres venaient le soir ou le week end. Puis une N64, je me souviens que mon meilleur ami, atteint d'une maladie génétique, jouait avec moi et que nous passions des moments merveilleux.

Le jeu vidéo s'est ça, des souvenirs géniaux avec des amis où on a ri ensemble, partagé tout type d'émotions, cherché à résoudre des énigmes, montré son courage, combattu ensemble ou l'un contre l'autre, ... ce sont également des moments seul où l'on peut s'évader, découvrir, apprendre, profiter, lire ou voir des choses étonnantes, intelligentes, drôles, émouvantes ou effrayantes.

Le jeu vidéo c'est une occupation. Une occupation qui permet à certaines personnes (dont ceux qui n'ont pas la possibilité d'en avoir beaucoup d'autres) de vivre des vrais petits moments de bonheur, d'amitié, de découverte et d'aventure.

Le jeu vidéo c'est un éveil à la créativité et au partage. Très peu de joueurs sont seuls, la plupart des enfants et des plus grands comme nous créent des réseaux sociaux (à l'école, dans le travail, par internet, etc.) et partagent ensemble, jouent ensemble.

Le jeu vidéo peut apporter largement autant voire plus que la littérature ou le cinéma et ce, sur tous les plans selon moi.

Ebe : Un avis sur l'avenir du jeu vidéo ?

Je pense que les éditeurs, les imprimeurs et les distributeurs vont entrer dans une période de grosses difficultés à cause des nouvelles méthodes de distribution (téléchargement) qui vont ouvrir une nouvelle porte pour les studios indépendants. Et en tant que studio, je répondrais que ce n'est pas un mal. La délocalisation va augmenter avec la Chine qui va devenir une des grosses puissances du jeu vidéo.

La seule et unique raison d'être du jeu vidéo en France est d'aller vers le haut de gamme qualitatif et de sauvegarder sa french-touch. Car comme toutes les autres industries, nous ne pourront gagner sur les coûts et donc la quantité en France face à des pays comme la Chine qui se professionnalisent petit à petit tout en ayant des coûts de main d'œuvre extrêmement inférieurs. Nous pouvons par contre largement gagner sur le plan de la qualité (graphique par exemple avec nos nombreux talents de l'hexagone) car les personnes de talent et expérimentées veulent un salaire à la hauteur de leur travail. Ce qu'ils ne trouveront pas là bas.

Le business du jeu vidéo sur téléphone mobile va sûrement s'accélérer (personne n'a pu passer à côté de tous les éditeurs et studios qui développent sur iPhone actuellement....).

Et enfin, les sous-traitants obtiendront de plus en plus de travail face à la taille et la définition des jeux next-gen qui ne pourront être assurer totalement en interne. Je pense qu'on est encore très loin du photo-réalisme, et que certains studios ne s'arrêteront pas tant que cela ne sera pas atteint. Ils trouveront simplement des méthodes de financements encore plus importantes comme peut le faire le cinéma.


Ebe : Ton moment préféré dans la production d'un jeu ?

La phase papier, où l'on imagine le projet et que tout est permis (ou presque). Et en deuxième lieu, la sortie du jeu. Le plaisir du travail accompli.

1 commentaire:

Ebe a dit…

Merci d'en avoir si joliment parlé ! :)